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L’étalement d’une réflexion hétéroclite avant toute esquisse

Ce qui traverse le temps nourrit le présent.

Concernant la résistance, la pérennité, de leur ouvrage, menuisiers et ébénistes fonctionneraient, pour la plupart, de manière empirique, à contrario des charpentiers, qui eux, traiteraient la question, selon une approche systémique, pour chaque projet, lors des phases de conception.

Autant la forme établie ou la section d’une pièce de bois, que sa constitution organique, sa position dans l’ensemble, ou sa liaison aux autres éléments, déterminent son gauchissement. À défaut de pouvoir le restreindre complètement, il faudra l’anticiper, et surtout l’accepter comme tel.

Avant la fin du Moyen-Âge, au Japon, les assemblages sont clairement apparents dans les constructions, ils occupent aussi une fonction esthétique. Le tenon est traversant, les chevilles positionnées à des endroits visibles.

Museum table, de Peder Moos
Un dessin très simple, mais ponctué volontairement par des détails colorés situés dans les éléments structurels.
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© Copyright Jacksons Design.
Crédit photo N°01.

S’il l’on omet l’usage de la marqueterie, d’autres matériaux, ou tout complément au travail du bois dans sa masse, l’esthétique du meuble résiderait principalement dans un dialogue de formes articulé par ses différents éléments constituants ; ceci vaudrait à priori pour son échelle globale.

Le regard s’arrêtant plus précisément, elle se composerait alors, selon les profils particuliers des sections, ou par la sculpture ornementale, et avec le dessin naturel de l’essence choisie.

Une rupture de ligne abrupte se créerait à la rencontre de plusieurs pièces, notamment, dans la séparation des volumes utiles, aux croisements des traverses et montants, aux retombées des moulures. Par ailleurs, une transition progressive serait plus aisément taillée dans un seul et même élément, plutôt que répartie sur plusieurs.

Chaise BO 93, de Finn Juhl.
La courbure qui relie finement l’accotoir au piétement est sculptée uniquement dans la traverse.
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© Copyright Moto Furniture LLC.
Crédit photo N°02.

Le bois de placage propose un dessin bidimensionnel. La non-concordance entre les différentes faces d’une même pièce qu’il recouvre, dénaturaliserait le matériaux dans lequel est composé initialement le meuble.

La plasticité du bois a toujours été questionnée. Du klismos grec aux pieds arqués, aux créations fluidifiées de Wendell Castle, Maarten Baas ou autres contemporains, elle a été mise à l’épreuve au profit de l’esthétique. On considère de plus en plus ce matériau, à tord, comme étant désavantageux – fragile, lourd, complexe – en regard de ceux issus de l’industrie de transformation.

Alors que l’esthétisme se rétracte à la fin du 18e siècle, David Roentgen dissimule avec poésie les secrets qui lui sont confiés.

L’animation donnée à un seul de ses éléments pourrait contribuer à la singularité d’un meuble.

Si l’attrait pour une pièce de mobilier est provoqué par son esthétique, la curiosité, l’admiration que suscite sa réalisation pourrait, elle seule, amener à la reconnaissance de l’habileté de son fabricant.

Starfish table, de Ask Emil Skovgaard.
En dessous de la tablette se révèle un détail particulier, un secret de fabrication.
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© Copyright Ask Emil Skovgaard.
Crédit photo N°03.

L’inaverti-e, désirant simplement acquérir un bien de consommation, ne percevrait pas forcément la réelle qualité du travail réalisé, et par conséquent, ni la durée, ni le coût de ce dernier.

L’ébénisterie, artisanale et consciencieuse, relèverait d’une culture du temps particulière, qui ne conviendraient pas à la transformation rapide de notre société moderne.

L’arbre pouce lentement. Un chêne à demi-futaie, quinze mètres de haut, vingt-cinq ans.

Les étapes de séchage du tronc se déroulent, elles aussi, progressivement. Selon des procédés artificiels, peut être un an d’attente, alors que André-Jacob Roubo préconisait au minimum huit années, suivant la pratique naturelle de son époque.

L’adaptation du bois aux conditions hygrométriques de l’atelier dans lequel il sera façonné nécessitera plusieurs mois.

Pour répondre aux mieux à des besoins et attentes précis, des esquisses, des plans d’exécution, et autres étapes de préparation se succéderont doucement. La fabrication s’étendra plus ou moins, en fonction de la complexité du projet. Un exemple pas si étonnant : neuf années de conception et de réalisation pour créer le secrétaire à cylindre de Louis XV.

À moins d’acquérir prématurément le statut de déchet, le meuble pourra rencontrer plusieurs propriétaires. Et dans le même ordre d’idées, s’il fait figure d’exception, être préservé au sein d’une collection, voire rentrer dans le patrimoine culturel.

L’outil motorisé rend bien des services à l’homme. Il est, pour aujourd’hui, aussi parfait qu’on le souhaiterait : inlassable, précis et rapide dans son exécution. Mais il ne possède pas l’intelligence pour s’arrêter à temps, avant que la pièce se brise. Il ne distingue pas facilement la nature hétérogène d’un matériau, et ne répondrait donc pas complètement à la finesse du travail qu’elle exige.

L’outil manuel permet une exécution bien souvent lente et fatigante. Par son utilisation, l’homme perçoit effectivement, continuellement, le façonnage de la matière. Il peut même en ressentir un certain plaisir physique.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, nos yeux et mains pourraient dans de nombreux cas réaliser un travail plus adapté que celui des machines. [1]

AVANT PROJET ET CONTEXTE DE RÉALISATION